Face à la marée plastique, un charpentier ghanéen construit la résistance

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Face à la marée plastique, un charpentier ghanéen construit la résistance
Clôture réalisée avec des bouteilles plastiques dans la localité d’Azizanya à 109 km à l’Est de la capitale ghanéenne.

Par Dios-Milckel CHACHA

Le soleil tape fort sur la côte ghanéenne. À Azizanya, un paisible village de pêcheurs situé à près de 110 kilomètres à l’est d’Accra, les vagues de l’Atlantique viennent mourir au bord d’une lagune où s’accumulent parfois les déchets rejetés par les activités humaines. C’est ici que Jonas Zomelo a choisi de mener son combat contre la pollution plastique.

Je découvre son initiative au cours de la première semaine du Climate Change Journalism Fellowship à Accra. Au milieu des habitations traditionnelles, une construction attire immédiatement l’attention. Ses murs ne sont ni en briques ni en béton. Ils sont constitués de centaines de bouteilles plastiques recyclées, solidement maintenues par une structure en bambou.

L’ouvrage est modeste. Pourtant, il porte un message puissant.

Chaque bouteille emprisonnée dans les murs raconte une histoire : celle d’un déchet qui aurait pu finir dans la lagune, sur la plage ou dans l’océan. Ensemble, elles forment une barrière symbolique contre l’une des pollutions les plus persistantes de notre époque.

« Je voyais ces bouteilles traîner partout autour de moi. Elles envahissaient les rues, les berges et les espaces publics. Alors j’ai décidé de leur donner une seconde vie », raconte Jonas Zomelo avec simplicité.

Charpentier de profession, il n’avait ni financement important ni technologie sophistiquée à sa disposition. Seulement une conviction : les déchets peuvent devenir une ressource lorsqu’ils sont réinventés.

À travers l’Afrique, les initiatives de valorisation du plastique se multiplient. Certaines organisations, dont l’UNICEF, ont déjà expérimenté la construction de salles de classe à partir de matériaux recyclés afin de réduire la pollution tout en répondant aux besoins des communautés. Mais à Azizanya, l’histoire prend une dimension particulière.

Ici, la maison de Jonas n’est pas seulement un bâtiment. Elle est un manifeste.

Dressée à quelques mètres de la lagune côtière d’Ada, elle témoigne de la capacité d’innovation des communautés locales face aux défis environnementaux. Là où beaucoup voient un déchet, Jonas voit un matériau de construction. Là où d’autres constatent l’ampleur du problème, il tente d’esquisser une solution.

À mesure que les effets du changement climatique et de la pollution plastique fragilisent les écosystèmes côtiers d’Afrique de l’Ouest, son initiative rappelle une évidence souvent oubliée : les réponses aux grandes crises environnementales naissent parfois des gestes les plus simples.

Au bord de l’Atlantique, Jonas Zomelo construit bien plus qu’une maison. Il bâtit un message d’espoir, bouteille après bouteille.

Jonas Zomelo construit des murs avec des bouteilles en plastique. Crédit Photo : DR

« Je voyais ces bouteilles partout. Elles jonchaient les rues, les abords de la lagune, les espaces publics. Alors je me suis demandé comment les rendre utiles à nouveau », raconte Jonas Zomelo.

L’idée paraît simple. Sa mise en œuvre l’est beaucoup moins.

Sous le soleil d’Azizanya, le jeune charpentier travaille seul. Pas d’équipe, pas d’apprenti, encore moins de machines sophistiquées. Chaque mur est le fruit d’un travail minutieux qui demande patience et ingéniosité.

Les bouteilles récupérées sont d’abord triées, lavées puis assemblées une à une. Empilées avec précision, elles sont reliées par des cordes et maintenues dans une structure en bambou destinée à renforcer l’ensemble. Au fil des mois, Jonas a perfectionné sa technique.

« J’essaie constamment d’améliorer ce procédé. Aujourd’hui, je transforme certaines bouteilles en blocs plus réguliers afin d’obtenir des murs plus solides et plus esthétiques », explique-t-il en montrant les différentes étapes de fabrication.

Derrière ce chantier artisanal se cache une réponse locale à un problème mondial.

Comme de nombreux pays africains, le Ghana est confronté à une explosion des déchets plastiques. Chaque année, près de 840 000 tonnes de plastiques sont produites dans le pays, tandis qu’une faible proportion seulement est recyclée. Une grande partie finit dans les décharges, les cours d’eau ou l’océan, alimentant une pollution qui menace les écosystèmes côtiers et les activités de pêche.

Face à cette réalité, les initiatives citoyennes comme celle de Jonas prennent une dimension particulière.

Chaque bouteille intégrée dans ses murs est une bouteille de moins dans la nature. Chaque construction devient à la fois un habitat et un outil de sensibilisation.

Jonas en est conscient. Son action, à elle seule, ne résoudra pas la crise mondiale du plastique.

« Je sais que ce que je recycle reste infime par rapport à la quantité de déchets produite chaque jour. Mais c’est déjà une contribution. Lorsque j’ai commencé à collecter ces bouteilles, beaucoup de personnes se demandaient ce que j’allais en faire. Aujourd’hui, elles comprennent mieux la démarche. Certaines me demandent même de reproduire cette technique chez elles », confie-t-il avec un sourire discret.

À l’arrière de sa maison, des sacs remplis de bouteilles attendent d’être transformés. Le processus demeure entièrement manuel. La construction d’un seul mur peut nécessiter plusieurs jours de travail.

« En moyenne, il me faut quatre jours pour terminer un mur complet. Avec davantage de moyens, je pourrais aller plus vite », explique-t-il.

Pour autant, son ambition dépasse largement la seule construction d’habitations.

Dans son esprit, le plastique usagé représente une ressource encore largement sous-exploitée. Il imagine déjà de nouvelles applications.

« Mon objectif est de récupérer également les sachets plastiques. Je voudrais les faire fondre et les mélanger à d’autres matériaux afin de fabriquer différents objets utiles », révèle-t-il.

L’aspect économique n’est pas absent de sa réflexion. Le recyclage pourrait devenir une activité rentable. Mais pour l’heure, Jonas privilégie une autre priorité : perfectionner sa technique et transmettre son savoir-faire.

Car au-delà des murs qu’il construit, c’est surtout une idée qu’il cherche à bâtir : celle qu’un simple déchet peut devenir une ressource, et qu’une initiative individuelle peut inspirer toute une communauté.

Sur cette côte ghanéenne confrontée à l’accumulation des plastiques, Jonas Zomelo ne prétend pas changer le monde. Il montre simplement qu’une bouteille ramassée aujourd’hui est déjà une victoire sur la pollution de demain.

Clôture réalisée avec des bouteilles plastiques dans la localité d’Azizanya à 109 km à l’Est de la capitale ghanéenne.

Un mur qui interpelle bien au-delà d’Azizanya

À première vue, ce n’est qu’un mur.

Une succession de bouteilles plastiques assemblées avec patience et ingéniosité sur un coin de la côte ghanéenne. Pourtant, l’ouvrage de Jonas Zomelo raconte une histoire bien plus vaste que celle d’une simple construction artisanale.

À quelques mètres de l’océan, ce mur semble lancer un avertissement silencieux. Il rappelle que chaque bouteille abandonnée dans la nature finit quelque part : dans une lagune, sur une plage, dans un cours d’eau ou au fond des océans.

Dans un monde submergé par le plastique, la réalisation de Jonas prend une dimension symbolique. Elle invite chacun à ériger sa propre barrière contre la pollution.

Car derrière les déchets qui s’accumulent se cache une responsabilité à la fois individuelle et collective. Celle de nos modes de consommation, de nos habitudes de gestion des déchets et de notre capacité à repenser notre relation aux objets que nous jetons.

Sur la côte d’Azizanya, le message est limpide : protéger les océans commence bien avant le rivage.

L’urgence est d’autant plus grande que les chiffres donnent le vertige.

Selon les données de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la production mondiale de plastique est passée d’environ 2 millions de tonnes en 1950 à 460 millions de tonnes en 2019. Dans le même temps, la quantité de déchets plastiques générée chaque année a atteint 353 millions de tonnes.

Une faible proportion seulement est recyclée. Le reste est enfoui, incinéré, abandonné dans des décharges sauvages ou rejeté dans l’environnement, où il contamine les sols, les rivières, les lagunes et les océans.

À l’échelle de la planète, la pollution plastique est devenue l’une des crises environnementales les plus visibles de notre époque.

Face à cette montagne de déchets, l’initiative de Jonas Zomelo peut paraître dérisoire. Pourtant, elle rappelle une vérité essentielle : les grandes transformations commencent souvent par des actions modestes.

À Azizanya, un charpentier a choisi de transformer les bouteilles en murs.

Ailleurs, d’autres inventent, recyclent, sensibilisent ou innovent.

Autant de gestes qui, mis bout à bout, dessinent les contours d’une réponse collective à un défi mondial.

Le mur de Jonas ne stoppera pas à lui seul le flot du plastique. Mais il accomplit déjà quelque chose de précieux : il oblige à regarder le problème en face.

Et parfois, c’est ainsi que commencent les changements les plus durables.

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