Par Dios-Milckel CHACHA
Le phénomène est discret, presque imperceptible à l’œil nu. Pourtant, en l’espace de trois décennies, des centaines d’hectares de mangroves ont disparu du littoral béninois. Rongés par les activités humaines et exposés aux menaces croissantes des changements climatiques, ces écosystèmes d’une richesse exceptionnelle subissent une lente érosion. Des recherches récentes menées au Bénin et publiées dans des revues scientifiques internationales tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme et appellent à une mobilisation urgente.
À première vue, rien ne laisse présager cette menace. Depuis les airs, les mangroves dessinent un immense tapis vert qui épouse les contours de la lagune côtière. Sur l’eau calme, une promenade en pirogue offre un spectacle saisissant. Les pagaies fendent lentement la surface saumâtre tandis que les racines aériennes des palétuviers émergent de l’eau comme les piliers d’une cathédrale naturelle. Le chant des oiseaux accompagne le silence des lieux.
« C’est un site magnifique pour le tourisme. Il y a le calme, les oiseaux, la beauté du paysage et une biodiversité exceptionnelle », témoigne Gérald Djikpéssé, président de l’Aire Communautaire de Conservation de la Biodiversité (ACCB) de Togbin-Adounko.
Mais derrière cette beauté se cache une fonction bien plus essentielle. Les mangroves constituent l’un des principaux réservoirs de biodiversité des zones côtières béninoises. Elles servent de refuge, de zone de reproduction et de croissance à de nombreuses espèces aquatiques.
« Pour nous, c’est une véritable nurserie de poissons. Grâce à cette protection naturelle, les ressources halieutiques ont le temps de se développer avant d’être exploitées par les pêcheurs », explique Gérald Djikpéssé.
Longtemps méconnues du grand public, ces forêts amphibies sont aujourd’hui au cœur des préoccupations scientifiques. Depuis plusieurs années, les chercheurs du Laboratoire de Biomathématique et d’Estimations Forestières (Labef) multiplient les travaux de terrain afin de mieux comprendre leur évolution et leur capacité de résilience face aux pressions environnementales.
Leurs recherches s’inscrivent dans le cadre du projet intitulé : « Contribution à l’élaboration d’un plan de gestion durable des mangroves dans le contexte des changements climatiques au Bénin », financé par le Fonds national de la recherche scientifique et de l’innovation technologique (FNRSIT).
En ce matin de juin, au bord de la lagune, Serge Zanvo et Constant Gnansounou, assistants de recherche au Labef, acceptent de partager les résultats de plusieurs années d’études. Très vite, les données qu’ils dévoilent donnent la mesure du problème.
Derrière le paysage enchanteur qui s’offre aux visiteurs se cache une réalité beaucoup moins rassurante : celle d’un écosystème fragilisé dont la disparition progressive pourrait avoir des conséquences majeures sur la biodiversité, les activités de pêche, la protection du littoral et la lutte contre les effets des changements climatiques.
Les chiffres qu’ils s’apprêtent à révéler racontent l’histoire d’un patrimoine naturel en sursis.
Une forêt décimée puis partiellement reconquise
Les chiffres recueillis par les chercheurs racontent une histoire faite de pertes, mais aussi de résilience.
Entre 1988 et 2001, les mangroves du site Ramsar 1017 ont subi une véritable hémorragie écologique. En seulement treize ans, plus de 62 % de leur superficie a disparu. Derrière cette moyenne se cachent des réalités encore plus alarmantes. La commune d’Abomey-Calavi a perdu près des trois quarts de ses mangroves (71,71 %), suivie de Ouidah (50,61 %) et de Grand-Popo (environ 20 %).
« Cette tendance régressive est essentiellement liée aux pressions anthropiques, notamment les coupes de bois de palétuviers », explique Serge Zanvo, assistant de recherche au Laboratoire de Biomathématique et d’Estimations Forestières (Labef).
Le constat est sévère. Pendant des années, ces arbres emblématiques des zones côtières ont été exploités pour le bois de chauffe, la pêche ou encore la production artisanale de sel. À mesure que les palétuviers disparaissaient, c’est tout un équilibre écologique qui vacillait.
Pourtant, les chercheurs ont également identifié une lueur d’espoir. Entre 2001 et 2019, les mangroves ont regagné près de 19 % de leur superficie.
« Cette dynamique positive a surtout été observée à Ouidah et à Grand-Popo », précise Serge Zanvo.
Cette reprise reste toutefois fragile. Les scientifiques ont élaboré plusieurs scénarios d’évolution. Le plus préoccupant prévoit qu’en l’absence de nouvelles mesures de protection, les mangroves pourraient perdre près de la moitié de leur superficie actuelle d’ici à 2050.
Pour mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, les équipes du Labef ont engagé un vaste programme de biomonitoring. Plus de 50 000 arbres répartis sur une vingtaine de sites font désormais l’objet d’un suivi scientifique régulier.
Sur le terrain, les différences sautent aux yeux.
« Sur les sites dégradés, la densité des individus est jusqu’à cinq fois plus faible que dans les zones préservées. Nous observons également que les arbres présentant un diamètre moyen d’environ 15 centimètres sont les plus ciblés par les exploitants. Cette pression fragilise la structure des peuplements et compromet leur renouvellement naturel », souligne le chercheur.
Des observations que confirment plusieurs responsables locaux rencontrés entre Ouidah et Abomey-Calavi. Tous reconnaissent que les activités humaines ont largement contribué au recul des mangroves.
« Les coupes destinées à la saliculture, à la pêche et à d’autres usages ont beaucoup contribué à leur dégradation. Depuis l’interdiction des coupes de palétuviers par le gouvernement, la situation s’est améliorée. Nous veillons au respect de cette mesure avec beaucoup de rigueur », assure Nicaise Avohoun, chef du village d’Ahouandji, dans la commune de Ouidah.
Si les tronçonneuses semblent aujourd’hui moins menaçantes, un autre danger se profile à l’horizon.

Quand le climat redessine l’avenir des mangroves
La menace de demain pourrait venir de phénomènes invisibles. Dans l’univers complexe des mangroves, quelques paramètres déterminent la survie des espèces : la salinité de l’eau, sa teneur en oxygène et sa conductivité. Or, les projections climatiques pour l’Afrique de l’Ouest annoncent des bouleversements significatifs de ces équilibres. Selon les travaux du Labef, la lagune côtière de Grand-Popo pourrait connaître dans les prochaines décennies une augmentation de la salinité comprise entre 7 et 13 %, une hausse du taux d’oxygène de 12 à 32 % et une progression de la conductivité de 10 à 17 %.
Pour Corine Laurenda Sinsin, assistante de recherche au laboratoire, ces changements ne sont pas anodins.
« Les espèces les moins tolérantes au sel, notamment les palétuviers rouges, pourraient voir leur densité et leur abondance diminuer progressivement, avec un risque réel de disparition locale. À l’inverse, les espèces les plus résistantes à la salinité pourraient gagner du terrain », avertit-elle.
Le risque est celui d’une transformation profonde de l’écosystème. Une mangrove qui change de composition, c’est aussi une biodiversité qui se réorganise, des habitats qui disparaissent et des services écologiques qui s’affaiblissent.
Face à ces projections, les chercheurs plaident pour une évolution des stratégies de restauration.
« Il devient urgent d’adapter les méthodes de restauration aux nouvelles réalités climatiques et d’accorder davantage d’attention aux espèces les plus résilientes », insiste Corine Laurenda Sinsin.
Car derrière les chiffres et les projections scientifiques se joue l’avenir d’un rempart naturel essentiel pour les populations côtières béninoises. Un rempart qui protège les rivages contre l’érosion, stocke d’importantes quantités de carbone et nourrit des milliers de familles vivant de la pêche.
Dans la bataille contre les changements climatiques, les mangroves pourraient bien être l’un des alliés les plus précieux du Bénin. Encore faut-il leur donner les moyens de survivre.

Restaurer pour ne pas perdre l’irremplaçable
Dans les mangroves, la nature a imaginé son propre mécanisme de survie.
Suspendues aux branches des palétuviers, de longues pousses vertes apparaissent avant même de toucher le sol. Appelées propagules, elles constituent les futures générations de mangroves. Une fois arrivées à maturité, elles se détachent de l’arbre-mère, flottent au gré des courants puis s’enracinent dans la vase lorsqu’elles trouvent des conditions favorables.
Mais face à la dégradation des habitats et aux bouleversements climatiques annoncés, ce processus naturel ne suffit plus toujours à garantir le renouvellement des peuplements. Pour les chercheurs, la restauration active devient désormais une nécessité.
C’est sur cette problématique que Corine Laurenda Sinsin a consacré une partie de ses travaux de recherche. Sa thèse s’est notamment intéressée à l’influence de la salinité sur la germination des propagules et sur les premiers stades de croissance des jeunes palétuviers.
Les résultats obtenus ouvrent des perspectives concrètes pour les programmes de restauration.
Selon la chercheure, la méthode la plus prometteuse repose sur le repiquage indirect. Elle consiste à sélectionner les propagules les plus vigoureuses, à les faire grandir en pépinière dans des conditions contrôlées, puis à les transplanter sur les sites à restaurer.
« C’est la méthode la plus raisonnable en termes de coûts, de temps d’exécution et d’efficacité. Nos expérimentations montrent qu’une eau dont la salinité est inférieure à 17 psu favorise l’émergence et la croissance juvénile des palétuviers rouges et noirs. Cependant, il est indispensable d’adapter la salinité de l’eau utilisée en pépinière à celle du site de restauration afin de limiter les risques de choc osmotique », explique-t-elle.
Au-delà des techniques de restauration, c’est une véritable course contre la montre qui semble engagée.
Car protéger les mangroves ne revient pas seulement à préserver quelques arbres les pieds dans l’eau. Ces forêts côtières rendent des services écologiques dont la valeur est inestimable. Elles abritent une biodiversité exceptionnelle, soutiennent les activités de pêche, filtrent naturellement les eaux et contribuent à la sécurité alimentaire de nombreuses communautés riveraines.
Surtout, elles constituent de puissants puits de carbone. Hectare après hectare, elles capturent et stockent d’importantes quantités de dioxyde de carbone, participant ainsi à l’atténuation du réchauffement climatique.
Leur rôle est également déterminant dans la protection des côtes. Face à la montée du niveau de la mer, aux tempêtes et à l’érosion côtière qui menace plusieurs localités du littoral béninois, les mangroves agissent comme des barrières naturelles capables d’amortir les chocs et de protéger les populations.
À mesure que les effets des changements climatiques se font sentir, leur préservation apparaît moins comme un choix environnemental que comme une nécessité stratégique.
Sur les rives de la lagune, les racines entrelacées des palétuviers continuent de défier les marées. Mais pour combien de temps encore ? La réponse dépendra de la capacité des pouvoirs publics, des communautés locales et des chercheurs à unir leurs efforts pour sauver ces sentinelles silencieuses du littoral béninois.
Car lorsque les mangroves disparaissent, ce n’est pas seulement une forêt qui s’efface. C’est une ligne de défense entière contre les chocs climatiques qui s’écroule.







